Un entretien avec ZIMU
Par admin : 09 oct. 2009 à 00:05 - Interview
Comment en êtes-vous venu à faire de la musique, à composer, à écrire des textes ?
Zimu : A l’adolescence, l’âge où on essaye de s’affirmer, de se construire une identité pour plaire aux autres. J’ai eu la chance d’avoir des frères qui ont aimé la musique et c’est l’un d’eux qui m’a donné mes premières notions pour jouer à la guitare. Selon mon entourage, j’ai vite évolué, je me suis trouvé quelques mois plus tard en train de composer mes premières chansons dont je n’ai aujourd’hui qu’un vague souvenir.
Pourquoi avez-vous choisi la musique pour vous exprimer ?
Zimu : Ce n’est pas un choix. Je n’ai pas eu le luxe de choisir ; j’ai évolué dans un système éducatif qui a occulté les arts en général. J’aurai pu choisir entre la peinture et la musique si on m’avait donné l’occasion de pratiquer le dessin quand j’étais enfant, je serai peut-être aujourd’hui un artiste qui peint. Vous avez remarqué dans les livres il y a toujours une ou deux pages vierges au début et à la fin, je me rappelle que j’en ai déchiré des dizaines pour les remplir de dessins ‘mais à cette époque mon entourage croyait, à tord ou à raison je ne le sais pas, que mon amour du dessin pourrait entraver ma scolarisation, il fallait donc refouler ça et m’occuper de mes études’ Il y a peut-être aussi des raisons objectives ; la société kabyle, grouille d’artistes, mais les plus visibles ne sont que des chanteurs ! C’est le seul art toléré et quelle tolérance lorsqu’on se remémore les biographies d’El Hasnaoui et de Slimane Azem. Pour revenir à votre question, Serge Gainsbourg disait que « la chanson est un art mineur, la poésie est un art majeur », je crois qu’il a raison, mais j’avoue que certaines chansons bien faites comme « Mistral gagnant » de Renaud, « j’envoie valser » de Zazie sont tellement chargées d’émotions très fortes qu’un peintre aura du mal a éterniser sur une toile.
Quels sont les chanteurs kabyles que vous appréciez particulièrement ?
Zimu : Je ne peux pas vous donner une réponse exhaustive, écouter la musique est d’abord une sorte de comportement qui prend les couleurs de notre quotidien. C’est une envie que je gère au quotidien, il m’arrive d’aimer écouter une chanson différente de mes goûts traditionnels en musique. Je ne vous dis pas ça pour ne pas citer de noms. Disons que j’écoute presque toute la chanson des anciens, surtout les chansons qui sont chargées de nostalgie, mais j’apprécie énormément la chanson d’El Hasnaoui. J’adore les chansons d’Aït Menguellet, d’Idir, Mennad, Meksa, Ferhat et de Si Moh ‘ Dans la nouvelle génération j’écoute mes amis Djamel Kaloun, Nacer Ouaret, Ali Amran, Moh Dakou, Elyas, Rachid Kan...
Pourquoi adapter des chansons de chanteurs français, comme Renaud ou Brassens ?
Zimu : Au début, cette aventure n’était qu’un amusement, j’ai aimé des chansons de Renaud et de Graeme Allwright au point de vouloir les écouter en kabyle et je ne m’en suis pas privé. Je n’étais pas le premier évidemment, ça a commencé déjà, chez les militants nationalistes dans les années 40/50 qui ont tenté d’adapter certains chants patriotiques, dont « ay amdakel » chanté par Idir et Ferhat. Mais le vrai travail, dans ce domaine revient à Mohya puis à Ameziane Kezzar. Mohya était un génie exceptionnel, qui croirait maintenant que « winna yezartin » chanté par Ferhat est une adaptation de Boris Vian « Le déserteur », le texte est tellement bien roulé qu’on le croirait écrit à l’origine en kabyle. Ameziane, quant à lui, a agréablement adapté presque la totalité des chansons de Brassens en Kabyles, certaines sont de vraies chefs d’’uvres. Je le remercie au passage de m’avoir autorisé à chanter entre autres « siwan », une adaptation du « parapluie » de Brassens qui sortira dans le prochain album.
Quelle relation avez-vous avec votre public, comment vous le représentez vous ?
Zimu : C’est vrai que j’ai été contacté par des dizaines et des dizaines de personnes qui ont trouvé que mes chansons s’adressaient à eux comme à des amis. Quelques-unes de ces personnes sont à présent vraiment mes amis. Les gens qui m’écoutent et que j’ai eu le plaisir de connaître et d’observer sont, pour moi, la crème des auditeurs, parce qu’ils m’ont offert leur amitié et qu’ils se sont accaparé mes chansons au point de les considérer non pas comme des chansons pour passer le temps, mais des sortes de paroles amicales venant d’un ami sincère et je suis content d’avoir provoqué ça chez eux.
Quel est le profil socioculturel de votre public, d'après vous ? Qui vous écoute ? Qui voulez-vous toucher ?
Zimu : Je ne saurai vous répondre ; Aït Menguellet écoute Zimu, Elho cheikh Sidi Bemol écoute zimu, beaucoup d’étudiants m’écoutent, un membre d’un conseil d’entreprise en Suède m’écoute, un jeune lycéen qui fait de la poésie m’écoute, une informaticienne dans une entreprise française m’écoute, des Kabyles installés au Canada m’écoutent, un chauffeur VIP à Paris m’écoute, un écrivain que je nommerai avec plaisir Farid Abache, auteur de la Camisole de gré m’écoute ‘ etc. vous voyez je ne saurai classifier toutes ces personnes, je dirai seulement que je suis fier de les voir trouver dans mes chansons une idée, une parole, une émotion ou un sentiment qui leur parle.
Les thèmes récurrents des chanteurs kabyles ont-ils évolue au fil des décennies ?Et pour vous particulièrement ?
Zimu : Cela dépend de la définition que l’on donne à la notion de thème. La thématique évolue en fonction des préoccupations des hommes et des femmes dans une société. De ce fait, l’amour, la séparation, l’amitié, l’identité sont et seront toujours d’actualité, donc il est normal de les voir ressurgir dans les chansons qu’elle qu’en soit la période de création, mais ce qui est alarmant dans notre chanson kabyle c’est d’assister à une sorte de stagnation voire de régression dans la forme, les angles d’attaque, les mots, les expressions, le contenu et les idées des textes chantés. Il est regrettable de trouver la répétition quasi systématique d’expressions, d’images et de métaphores et des fois mêmes des vers entiers dans des centaines de chansons. Prenant un exemple ; il y avait des centaines de poèmes et de chansons qui ont fait un parallèle entre la beauté d’une femme et la lune « ay agur » essayez de faire le décompte vous trouverez facilement des centaines. Souvent c’est le même principe d’image qui revient c'est-à-dire que la femme qu’on chante est belle comme la lune. Les poètes se sont contentés de cette image jusqu’à ce que Si Moh, dans une de ses chansons, au lieu de répéter machinalement ce qu’ont fait d’autres, a innové dans la forme, le contenu et les idées en utilisant le même mot « agur ». En effet, il s’est adressé à la lune pour lui dire : « si tu la voyais (sa bien aimée), tu en seras jaloux parce que même si tu es belle tu n’égaleras point sa beauté ! ». Malheureusement, c’est qu’après Si Moh des dizaines ‘‘d’auteurs’’ sont revenus pour répéter la même image d’avant l’innovation de Si Moh. Vous voyez où ça coince ‘ Si tous les auteurs de texte réagissaient comme Si Moh, c'est-à-dire, chercher sans cesse à innover à reformuler, trouver de nouvelles formules, à ce moment-là on parlera d’évolution de la poésie, mais quand des centaines de Kabyles s’auto-proclament auteurs et préfèrent composer dans la facilité nous parlons de redondance. C’est ce que nous vivons malheureusement sur tous les plans. Dans l’histoire de la peinture occidentale, un autre exemple, on est passé de l’époque réaliste paysagiste qui s’adresse à notre mémoire visuelle où les peintres perfectionnaient dans la reproduction quasi exacte des portraits d’hommes et de femmes et des paysages, à l’époque moderne de la peinture abstraite qui s’adresse à notre imagination. Mais dans la poésie et la chanson kabyle, il y a de plus en plus de chansons, mais de moins en moins d’innovation. En principe on évolue dans tous les domaines. J’aimerai imager un peu sur ce que j’ai dit sur la poésie. Si on parlait un peu de la poésie kabyle comme si on parlait en termes de voitures. Nous dirons que Si Mohand Oumhand a fabriqué l’un des premiers moteurs, que Slimane Azem l’a perfectionnait, Aït Menguellet, Ben Mohammed, Mohya, Si Moh Ont sorti des golfs, des BMW et des Mercedes, jusque-là c’est bien, mais tout autour il y a des centaines et des centaines de poètes qui proposent des 2 chevaux, des moteurs à vapeur, des copies de voitures qui ne marchent pas ou qui essaie de réinventer le moteur de Si Mohand Oumhand etc.
D'après vous, les chanteurs doivent-ils s'engager politiquement, à l'image de Ferhat ou de Matoub ?
Zimu : S’engager politiquement oui, le chanteur a le droit d’avoir des opinions politiques. Mais il n’est pas utile de les imposer par la chanson. La chanson kabyle a payé en terme de qualité et a laissé beaucoup de terrain en essayant de se substituer au discours politique dans les années 80 ; on a donné le titre de militant, de chanteur ou des fois de chercheur à toute personne qui, dans une seule chansonnette, un semblant d’écrit ou une phrase dite dans un journal a proclamé son identité amazighe, alors qu’en réalité, comme le dit si bien Mohya, ces « walagh tamurt Umazigh », ces « vive Imazighen » ces « ad nerrez wala ad neknu » n’étaient que des slogans vides pour vendre entre autres les albums des chanteurs à un public qui malheureusement ne se pose pas beaucoup de questions. Aujourd’hui, la Kabylie se retrouve avec des centaines de personnalités célèbres dans tous les domaines, des milliers d’hommes politiques, des milliers de militants dans les partis, des centaines de morts appelés martyrs et 2 printemps avril 80 et le printemps 2001 ‘ alors que le sort de notre identité est toujours critique ; notre langue risque toujours de disparaître parce qu’en dehors des écoles personne ne l’ écrit, les ouvrages écrits en Amazigh ne trouvent pas chemin vers l’édition et les rares qui sortent sur les étalages des librairies ne se vendent pas ‘ sur le plan politique nos défaites sont aussi évidentes. Les décideurs aujourd’hui n’ont plus peur des chansons, d’ailleurs personne n’est censuré à présent. Mais il a peur de notre mobilisation en tant qu’entité économique, linguistique, culturelle, politique et identitaire. Pour changer les choses aujourd’hui, les Kabyles doivent développer la Kabylie en investissant de l’argent dans les idées, le civisme, l’éducation, l’emploi et mettre fin à cette situation désastreuse dans laquelle est plongée la société. Tous ces suicides, ces dizaines de Kabyles, souvent jeunes et diplômés, qui partent à l’étranger sans projet de retour, c’est un vrai désastre, mais personne n’en parle. Au regard de la situation actuelle, on voit bien que l’engagement politique de nos aînés dans la chanson n’a pas suffi pour mobiliser tout un peuple !! Il y a beaucoup plus de chansons qui chantent « l’union ou tadukli » que de Kabyles « unis » ou qui pensent vraiment à s’unir pour aller dans la bonne direction.
Pensez-vous que la musique soit un moyen (efficace) de revendiquer la particularité culturelle de la Kabylie ?
Zimu : Oui, elle pourrait avoir sa part dans ce combat, mais il est dangereux de ne lui incomber que ce rôle. Mais c’est ce qui s’est malheureusement passé ces dernières décennies. La musique et la chanson sont avant tout un art et l’art est libérateur des dogmes et encourage l’ouverture d’esprit. L’art prêche l’amitié, l’amour et la fraternité alors laisse les autres formes d’expression prêcher le contraire. Une chanson qui appellerait au rejet de l’autre et à la violence sous toutes ses formes sonnerait faux même si on l’interprétait par la plus belle voix qui puisse exister. Une chanson qui prétendrait détenir la vérité absolue n’existe pas. Une chanson devrait seulement permettre aux gens de se rappeler quelques principes de la vie comme par exemple la sacralité de la vie, comme le dit si bien Brassens justement dans une chanson (les deux oncles : « aucune idée ne mérite le trépas, il faut laisser ce rôle à ceux n’en n’ont pas !! »
Dans quelles mesures l'appellation "musique world" pour la chanson kabyle est-elle appropriée ?
Zimu : Cette appellation tout d’abord ne renvoie à aucun style musical proprement dit. La presse et les journalistes des pages culturelles et musicales ont appelé ainsi toutes ces chansons qui viennent d’ailleurs et qui ont tendance à proposer des thématiques culturelles, identitaires et militantes. C’est dans les années 70 avec les mouvements de décolonisation qui ont changé le regard de l’occident envers les autres cultures que certaines musiques de peuples minoritaires ont été sous les projecteurs de certains médias. La musique kabyle à travers notamment Idir et Djamel Allam a eu droit de citer à cette époque-là et c’était bénéfique’
Que vous inspire l'orientation "musique world" que prennent certains chanteurs kabyles, à l'image d'Akli D ou de Takfarinas par exemple ?
Zimu : Que voulez-vous que je vous dise, je crois qu’il faut être pragmatique. Avec Idir et Djamel Allam, les premiers Kabyles qu’on a inscrits dans cette classification, on était gagnant en tant qu’identité et nation qui revendiquaient son droit à l’existence ; à chaque fois qu’on invité Idir, à chaque fois qu’on entonnait « A vava inouva » sur un plateau de télévision ou sur une scène on parlait de notre identité de notre langue et de notre combat’ mais maintenant on ne voit plus de Kabyles au-devant de la scène musicale internationale. J’espère que Akli D et Takfarinas et tous ceux qui en ont l’ambition réussiront à se frayer un chemin pour qu’on soit représenté en tant que culture et musique sur la scène internationale parce qu’Idir n’a pas de relève pour le moment et c’est triste pour nous.
Pensez-vous que les producteurs et l'État (par l'intermédiaire de l'ONDA) rétribuent correctement les artistes en fonction des ventes ?
Zimu : L’ONDA est à formater entièrement. Il n y a pas vraiment de statut d’artiste chez nous. Il y a tout un travail à faire dans ce domaine et c’est une question qui ne suscite malheureusement pas l’intérêt des médias et des hommes politiques.
Pour vous, le partage de musiques sur Internet nuit-il aux chanteurs ?
Zimu : Oui quand les internautes adoptent ce procédé pour acquérir tout ce qu’ils désirent écouter comme musique. Mais dans le cas de notre chanson kabyle ce qui tue l’artiste c’est de se voir contraint de s’auto produire d’une part, et de l’inexistence ou l’incompétence des institutions susceptibles de surveiller ses droits auprès des éditeurs frauduleux, d’autre part. Dans mon cas, Internet, au contraire a servi de véhicule pour faire parvenir ma chanson aux Kabyles vivants au Canada, USA, Allemagne, Suède, Angleterre et le Maroc. Ce qui peut empêcher les ventes de Zimu, en dehors du fait qu’il ne pourrait pas plaire à tout le monde, c’est d’ignorer même son existence par manque de promotion et de moyen de diffusion. Il faut des mois et des mois pour notre bonne veille méthode d’information : la rumeur ou notre réseau classique de bouche à oreille pour informer de la sortie du 3ème de Zimu alors qu’un spot publicitaire peut faire le travail en une semaine.
Un artiste kabyle peut-il vivre de sa seule musique ? Et en ce qui vous concerne ?
Zimu : Je sais qu’il y en a eu dans l’ancienne génération, mais malheureusement aujourd’hui, il y en a de moins en moins. En tous les cas, ceux de ma génération, je n’en connais aucun qui vit de sa musique. Je suis dans cette situation ; la musique pour moi n’est pas un métier et c’est une situation gênante. Il faut dire que mon engagement dans la chanson empiète sur ma vie professionnelle et cette dernière donc mon métier pour vivre m’empêche à son tour de m’occuper de ma musique et je crois que cette double vie, ce ne rien-faire à temps plein, finira par se voir sur la qualité de mes chansons et/ou sur la qualité de mon rendement professionnel. Hélas, nous continuerons à fonctionner de cette manière avec mes amis jusqu’à ce qu’il est un vrai statut d’artiste dans notre société.
La chanson kabyle a-t-elle un avenir mondial ‘ Comment voyez-vous son évolution future ?
Zimu : La chanson kabyle aura un avenir mondial, mais si seulement elle sait trouver de quoi faire intéresser le monde !! dans les années 70 la belle musique d’Idir et la conjoncture d’ouverture de l’occident vers les cultures minoritaires des pays décolonisés a fait parler de nous à travers des tubes comme a vava inouva, dans les années 90, la conjoncture politique algérienne et les évènements tragiques qu’à connu l’Algérie a fait monter la chanson de Matoub sur scène sur les plateaux télé en France, mais maintenant, je ne sais sincèrement pas ce qu’il faut faire pour attirer l’attention des caméras du monde pour les faire parler de nous et de notre chanson.
Quels sont vos objectifs musicaux à court et à long terme (Concerts, albums...) ?
Zimu : Il y a la sortie du troisième album dans quelques jours si tout marche comme prévu. Sinon à moyen et long terme je travaille toujours pour cesser d’être un chanteur non pratiquant, c’est difficile, mais on essaiera. Entre-temps, je continue à composer aussi.
Merci à Zimu d'avoir répondu a nos questions

