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Anticonformiste, le chanteur obéit à sa seule oreille intérieure


Zimu, le temps de la désillusion

Qu’attendons-nous d’un poète ou d’un chanteur sinon un souffle de vie, un tison éventant l’âtre agonisant de nous-mêmes en ces temps où le froid ne cesse de nous foudroyer et le gel de nous suffoquer, mais quel froid, quel gel ? La question est de savoir si le thermomètre pourra prendre la mesure de la fièvre qui nous assène des coups de chien. Le feu suffira-t-il pour égayer le foyer ? Le froid humain n’a-t-il pas ce pouvoir extraordinaire de geler jusqu’aux glissements les plus intolérables ? Et puis, y a-t-il plus fidèle thermomètre qu’une guitare et/ou une voix ?

Chanter ou scander des poésies a-t-il encore un sens dans ce monde vacillant sur le désastre, végétant dans les innommables cloaques de la chute et de la honte ? Qu’importe un chant pour ce pays qui a banni l’amour du quotidien, faisant de la poésie une malédiction ou de la tiselbi.

«Le pain n’est pas dans la poésie», dira orgueilleusement le patriarche. Et pourtant, l’homme ne pourra s’en passer et s’en écarter, c’est déjà accepter l’effritement. «Mais les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux», répliquera Brassens. Il suffit qu’une voix s’élève pour que la terre gronde, la montagne s’éboule sur ces plaines de la hourma et que les cours de philosophies villageoises dissertant sur lexrif (si c’est le cas, tant pis maalic !) ou sur winna d ttinna provoquent un orage. Un vrai.

Prise en otage par la redondance et les vieilleries, la chanson est par excellence un souffle libérateur, le centre de toute éclosion. Cette nouvelle génération de chanteurs d’expression kabyle trouva dans la littérature universelle une source intarissable, d’où un renouveau singulier. Mohia en expression théâtrale et poétique (voir l’article «La beauté du blasphème») marqua une césure, il subvertit ainsi tout le champ artistique, frappant à la force de son souffle la nonchalance qui a trop régné. Et Si Moh ayant un fin sens de l’écoute bouleversa la chanson, même si ce mouvement a vu le jour les années soixante-dix, même s’il est en marge, il est incontestablement l’exemple de la rénovation. Cette ébullition aiguisera un appétit qui trouve dans le milieu estudiantin un fort écho. Devant le déni identitaire et l’imbécillité idéologique de cette époque, chanter, écrire étaient les moyens privilégiés de la contestation. Désormais, les masques sont tombés. La guitare la plus rebelle, la plus fidèle à ses pulsations est celle qui renonce à l’artificiel et au guindé. Elles existent encore. Et tant que Si Moh passe pour un ameslub, le chant ne finit pas de flirter avec le vent. Maudits tant pis maalic, mais pas vaincus. Et puis la révolution continue, martèlera Mohia de son atelier. Une voix rauque vient nous réveiller de notre bêtise collective, secouer la léthargie des siècles, elle a pour nom Zimu. Maalic tant pis est un album qui a donné un coup de massue à tout ce cartel de mensonges auquel nous avons donné de la consistance et n’en finiront pas d’apporter de l’eau au grand moulin, mais aussi un toast d’espoir à la santé de l’amour et du chant. Entre ces notes de piano d’où dégoulinent la magnificence et la part du rêve, le texte dans sa simplicité la plus nue revigore sa syllabe essentielle : la lucidité et l’œil probe d’une âme éprise par la floraison aurorale d’un flirt et d’une chanson de Renaud.

Cet album traduit si ingénieusement le malaise de cette jeunesse au bout de l’essoufflement. Tous les textes laissent entendre cette tristesse et cette désillusion qui colle sur les ternes branches de cet arbre en agonie, potentiellement mort, mais brûlant d’un désir inassouvi, élance ses branches dans le grand ciel de Dieu. Si l’amour est au cœur des textes, et de quelle manière ! ce n’est qu’une justice réparée, «plaignons ces gens qui ont emprunté l’amour», dira Zimu. Car la production de ces derniers temps, excepté une ou deux voix, n’a donné naissance qu’à une dérisoire clarté d’amour, mais ces textes sont d’une force qu’aucun chanteur jusqu’à présent n’a clamée. Baigné dans l’univers de Si Moh, de Renaud, de Brassens, de Cabrel, Zimu a pour vocation d’exploser cette mine qui sourd en ces rêveurs. Anticonformiste, il n’obéit qu’à sa seule oreille intérieure : oreille à la singulière déchiffreuse pulsation du souterrain froufrou. Son premier album mettra en marche la quête d’un chant à venir, l’intitulé en est explicite, Salupri, ce produit esquissera le chemin d’une vive voix et d’un singulier parcours. La sincérité poignante d’un poète trouvera place dans ces textes tissés à l’absurde d’un quotidien des plus chaotiques et MaalicTant pis signa l’art. En attendant son troisième album, saluons le sens du renouveau du chanteur de demain (titre d’une chanson).

Par Azeddine Lateb Pour la Tribune

Jeudi 6 Décembre 2007

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